Le roi Abdallah d’Arabie saoudite a sonné l’alarme à l’ouverture à Ryad du sommet annuel du Conseil de coopération dans le Golfe: pour lui, en effet, tout le Moyen-Orient est comme un baril de poudre prêt à exploser. Après la rituelle dénonciation d’Israël, il en est venu à l’essentiel sur la Palestine, à savoir qu’elle est déchirée par des conflits entre des frères, c’est-à-dire entre le Fatah et le Hamas. Il a encore une fois employé le mot «frère» pour dénoncer la violence en Irak où «un frère tue son frère». Enfin, diagnostic inquiétant, sur tous les pays du Golfe pèsent des menaces considérables: exode massif, actes terroristes et criminels, trafic d’armes, d’explosifs, de drogues.
Ce n’est pas tous les jours qu’on entend de tels discours dans le monde arabe. On a beau dire que ce monde n’est pas monolithique, l’impression générale qu’on en a en Occident est que la plupart des dirigeants et des intellectuels passent leur temps à trouver des causes à leurs misères extérieures au monde arabe. On peut, dans une certaine mesure les comprendre. Depuis le début du vingtième siècle, des promesses leur ont été faites par les puissances occidentales qui, pour la plupart, n’ont jamais été tenues, notamment par les Britanniques. Mais s’enfermer dans un discours victimaire ne conduit à rien. Le plus vite possible, il faut essayer de se regarder soi-même et cesser de blâmer un autre ou tous les autres, si l’on veut aller de l’avant.
C’est exactement ce que le roi Abdallah d’Arabie a fait . Il a montré un nouveau chemin qui est, tout simplement, celui de l’autocritique. L’impression grandit qu’il va devenir progressivement impossible d’accuser Israël de tous les maux du monde arabe. Il est trop tôt pour entretenir de grands espoirs, mais dans l’intervalle, on relèvera tout de même qu’un mouvement inverse à celui auquel nous assistons en Occident est peut-être en train de se produire dans le monde arabe. De quoi s’agit-il?
On a souvent l’impression que l’opinion publique, chez nous, est sur le point de croire que si Israël disparaissait, nous entrerions dans une ère de paix éternelle. Il n’y a pas qu’Ahmadinejad à penser qu’il faut rayer Israël de la carte. Au café du commerce, on entend souvent dire que le conflit israélo-palestinien est la principale source de tous les malheurs du monde. Ce n’est pas franchement de l’antisémitisme, mais cela pourrait vite le devenir. Il serait donc piquant, si l’on ose dire, que dans le monde arabo-musulman on cesse progressivement de désigner Israël comme bouc émissaire parce qu’on commence à comprendre, après cinquante ans, que cela ne mène nulle part. Et l’Occident, au niveau de son opinion publique (pas de ses gouvernants bien sûr) pourrait reprendre le flambeau des Arabes pour expliquer que les Israéliens devraient accepter d’émigrer en masse au… Canada par exemple, pour que la paix, enfin, règne ici-bas.
Ces considérations sont contestables. Il n’en reste pas moins que les déclarations du roi Abdallah donnent tout de même des raisons d’espérer. S’il est entendu, il donnera du courage et peut-être aussi des moyens à tous les intellectuels arabo-musulmans lucides sur la situation catastrophique de leur monde.
(Source: Agefi - 11.12.06)